« Les Justes » d’Albert Camus.

Acte III.

DORA: Je pense comme toi. Alors pourquoi es-tu triste? Il y a deux jours ton visage resplendissait. Tu semblais marcher vers une grande fête. Aujourd’hui…

KALIAYEV: Aujourd’hui, je sais ce que je ne savais pas. Tu avais raison, ce n’est pas si simple. Je croyais que c’était facile de tuer, que l’idée suffisait, et le courage.

Mais je ne suis pas si grand et je sais maintenant qu’il n’y a pas de bonheur dans la haine. Tout ce mal, tout ce mal, en moi et chez les autres. Le meurtre, la lâcheté, l’injustice… Oh il faut, il faut que je le tue… Mais j’irai jusqu’au bout! Plus loin que la haine!

DORA: Plus loin? Il n’y a rien.

KALIAYEV:  Il y a l’amour.

DORA: L’amour? Non, ce n’est pas ce qu’il faut.

KALIAYEV:  Oh Dora, comment dis-tu cela, toi dont je connais le coeur…

DORA: Il y a trop de sang, trop de dure violence. Ceux qui aiment vraiment la justice n’ont pas droit à l’amour. Ils sont dressés comme je suis, la tête levée, les yeux fixes. Que viendrait faire l’amour dans ces coeurs fiers? L’amour courbe doucement les têtes, Yanek. Nous, nous avons la nuque raide.

KALIAYEV:  Mais nous aimons notre peuple.

DORA: Nous l’aimons, c’est vrai. Nous l’aimons d’un vaste amour sans appui, d’un amour malheureux. Nous vivons loin de lui, enfermés dans nos chambres, perdus dans nos pensées. Et le peuple, lui, nous aime-t-il? Sait-il que nous l’aimons? Le peuple se tait. Quel silence, quel silence…

KALIAYEV:  Mais c’est cela l’amour, tout donner, tout sacrifier sans l’espoir de retour.

DORA: Peut-être. C’est l’amour absolu, la joie pure et solitaire, c’est celui qui me brûle en effet. A certaines heures, pourtant, je me demande si l’amour n’est pas autre chose, s’il peut cesser d’être un monologue, et s’il n’y a pas une réponse, quelquefois. J’imagine cela, vois-tu: le soleil brille, les têtes se courbent doucement, le coeur quitte sa fierté, les bras s’ouvrent. Ah! Yanek, si l’on pouvait oublier, ne fût-ce qu’une heure, l’atroce misère de ce monde et se laisser aller enfin. Une seule petite heure d’égoisme, peux-tu penser à cela?

KALIAYEV:  Oui, Dora, cela s’appelle la tendresse.

DORA: Tu devines tout, mon chéri, cela s’appelle la tendresse. Mais la connais-tu vraiment? Est-ce que tu aimes la justice avec tendresse?

Est-ce qu tu aime notre peuple avec cet abandon et cette douceur, ou, au contraire, avec la flamme et la vengeance et de la révolte? Tu vois. Et moi, m’aimes-tu avec tendresse?

KALIAYEV:  Personne ne t’aimera jamais comme je t’aime.

DORA:Je sais. Mais ne vaut-il pas mieux aimer comme tout le monde?